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jeudi, 24 avril 2008

Roumains, ils écrivent en français

J'inaugure mon blog de traductrice par une note... qui n'évoque pas la traduction mais les écrivains roumains francophones. L'Espace Leopold Senghors à Verson (près de Caen) m'a demandé à l'automne dernier d'établir une bibliographie personnelle, argumentée, et de venir la présenter devant des bibliothécaires de la région Basse Normandie. La rencontre a eu lieu le 3 mars dernier. C'était pour moi un vrai plaisir de venir présenter ces ouvrages que j'aime à un public intéressé. Intitulé Seine et Danube - Roumains, ils écrivent en français, le document préparé pour cette "journée de formation" fait 32 pages et il est illustré par quelques photos prises à Bucarest en 2005 et 2007 ainsi que par quelques reproductions d'oeuvres de Isidore Isou (grâce à l'autorisation de François Poyet que je salue).

Cette toute première note présente ainsi l'avant-propos de Seine et Danube - Roumains, ils écrivent en français. Au fait, le choix de ce titre est une sorte d'hommage à une excellente revue littéraire trop tôt interrompue. Dumitru Tsepeneag en était le rédacteur en chef et ce beau titre est une trouvaille du poète Michel Deguy.

Quant au poème qui suit -et qui introduit mon avant-propos, il est de Letitia Ilea...

Bonne lecture!

 

j’écris dans une nouvelle langue
une langue qui n’est pas la mienne
une langue que j’aime comme tout ce qui
ne m’appartient pas
j’en prononce les paroles à haute voix
je m’en grise je renonce je persévère
ma joie mon amour ma souffrance sont-ils
autres ?
le poème est-il un enfant adopté ?
j’écris dans une nouvelle langue
je la murmure je la caresse comme un petit
chien
lentement elle vient m’habiter
elle se glisse dans mon esprit
elle commence à y bâtir des forteresses
à mon insu
ma joie mon amour ma souffrance
y sont mes enfants sans nom
Letitia Ilea
Apprivoiser le silence, éd. Autres Temps

"Au fur et à mesure de la conception de la présente biobibliographie, l’évidence s’est renforcée : les deux littératures roumaine et française s’irriguent l’une l’autre. Pas à la manière d’un donnant-donnant bilatéral et simpliste. Plutôt à la façon d’un fleuve dont les eaux franco-roumaines enrichiraient de concert la culture européenne.
C’est la raison pour laquelle j'ai choisi de présenter les auteurs en respectant les grandes scansions chronologiques de l’ère contemporaine dont ils sont indissociables. Lire leurs oeuvres, c’est passer tout naturellement de la Belle Epoque au large mouvement des Avants gardes, de la Montparnasse des années 20 et 30 aux drames de la guerre et de la Shoah, des déchirements de l’Europe après le partage de Yalta et de la chute du Rideau de Fer aux exils antitotalitaires, du rééquilibrage identitaire de l’après 1989 à l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne en 2007.
On a coutume de rappeler tout ce que la culture roumaine a donné à la littérature française au XXème siècle. On cite alors assez spontanément Panaït Istrati, Tristan Tzara, Eugène Ionesco, Mircea Eliade, Emile Cioran. Qu’en est-il de notre XXIème siècle encore balbutiant ? Un bienfait réconfortant et paradoxal de notre Printemps de l’Europe (par contraste avec un autre Printemps, celui des Peuples) est qu’il faut aujourd’hui mener une véritable enquête pour dépister, débusquer les « auteurs roumains » de langue française.
Alors, écrivains roumains d’expression française ou écrivains français d’origine roumaine ? La question est presque philosophique. Nous n’en démêlerons pas les fils ici, mais on peut se poser la question si l’on s’intéresse aux ressors de la créativité littéraire et au jeu des mots. Il est
éminemment symbolique, ce geste de changer d’idiome au point de faire oeuvre littéraire dans une nouvelle langue –en l’occurrence, la langue française.
Est-ce que cela s’apparente à une conversion ? Conserve-t-on des thèmes roumains, quand on devient « écrivain français » ? Est-ce que c’est un doublement de la créativité ? Les romans des auteurs installés durablement dans la langue française figurent légitimement dans les collections de littérature française de leurs éditeurs. N’est-ce pas leur faire violence que les ramener à ce que leur naissance fit d’eux : des locuteurs de roumain ? Les plus grands écrivains se penchent sur cet aspect de leur vie. C’est pourquoi nous avons choisi de montrer en quelques lignes, dans le parcours de chaque écrivain ici présenté le moment français. Force est de constater ici que lorsqu’un auteur a la chance inouïe de trouver une seconde langue comme un second souffle, il en use et il en joue avec une sensitivité extrême, donnant une écriture percutante, précise et riche.
Jamais comme au XXème siècle notre langue n’aura été l’objet d’autant de déconstructions, de ré articulations. On a beaucoup joué avec le français, dans le cadre des grands mouvements surréaliste, oulipien – lettriste, etc. Ainsi, on ne peut oublier les titres coup de poing de Mateï Visniec –Petit boulot pour vieux clown ou Attention aux vieilles dames rongées par la solitude. On est saisi par les poèmes décoiffants de Linda Maria Baros –Le chemin et son juke-boxe par exemple. On s’éprend de la profonde simplicité et de la simplicité
profonde des poèmes de Letitia Ilea – mon livre est tombé amoureux de ton livre.
Cas particulier illustrant parfaitement notre propos sur la langue jouée dans la  culture française, Gherasim Luca, ce « grand sorcier de la poésie sonore » : il nous a donné, parmi quelques centaines d’autres, L’amant dit cité et De l’alphabet au bétabet… Faut-il poursuivre la démonstration ? Oui, pour avoir le plaisir de découvrir tout de suite cet extrait de poème de Marius Daniel Popescu, écrivain en cours d’affirmation et dont l’éditeur José Corti vient de publier un extraordinaire premier roman :
“ …je suis
le descendant de la pluie ménagère, celle qui évite
les gouttières, délinquante météorologique elle
fait que mes lèvres s'ouvrent chaque fois comme
un oeuf qui se casse pour que tu puisses faire une bonne omelette orme barre droite musique tarif
basalte y lardons”.
Cet étonnant créateur puise dans le monde qui l’entoure à chaque fois qu’il accomplit les gestes anodins et répétitifs de son quotidien de conducteur de trolleybus, dans les rues de Lausanne… Il s’appelle Marius Daniel Popescu et un journaliste suisse a la subtilité de se souvenir : “ Il y a bien longtemps, Lausanne a déjà vu déambuler dans ses rues un poète-travailleur venu de Roumanie. Il s'appelait Panaït Istrati. Lui aussi avait été conquis par la langue française et en devint un maître ”.
Février 2008
Laure Hinckel

Commentaires

Bonsoir.
Et merci pour l'idée de ce blog.
Peut-être parce que, une fois le français découvert, il est devenu leur langue de coeur.
J'ai lu " Maitreyi " dans les deux langues, c'est la version française que je préfère.
A bientôt et bonne continuation.

Ecrit par : Dana | jeudi, 24 avril 2008

Merci Dana pour cet encouragement. J'ai longtemps hésité à me lancer... C'est fait. A bientôt ici pour d'autres informations.

Ecrit par : Laure | jeudi, 24 avril 2008

Vous avez eu la gentillesse de m'encourager... si vous êtes une utilisatrice de Hautetfort, peut-être me direz-vous si vous parvenez à insérer des photos dans les notes?

Ecrit par : Laure | dimanche, 27 avril 2008

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