mercredi, 30 avril 2008
Ah, les premières photos des Rencontres
22:01 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marily le nir, laure hinckel, dumitru tsepeneag, dan lungu, maria teresa leitao
mardi, 29 avril 2008
Retour sur les Rencontres
Il y a une semaine exactement, je me retrouvais avec 17 traducteurs de littérature roumaine venus de 14 pays, pour deux jours de rencontres exceptionnelles, à l'Institut culturel roumain de Paris. Nous avions déjà l'impression de nous connaître un peu, très peu, par l'intermédiaire de nos échanges par mail. Quatre mois de préparation pour que tout ce petit monde se retrouve à Paris... Il y a avait aussi des traducteurs français de littérature roumaine, mes confrères, ici en France, dont certains sont les membres fondateurs de notre association, la bien nommée Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Et plusieurs écrivains: Dan Lungu, "mon" auteur qui a retrouvé à Paris une demi douzaine de ses traducteurs de par le monde; Dumitru Tsepeneag, qui est bien traducteur mais qui, en tant qu'écrivain ,a lui aussi rencontré (certes ce n'était pas la première fois) ses traducteurs et traductrices; Matei Visniec, qui écrit ses merveilleuses pièces en français, est traduit et monté en grec; Dinu Flamand, le poète, a retrouvé à Paris sa traductrice portugaise, Maria Teresa Leitao - l'occasion d'apprendre combien une traduction à quatre mains transforme (dans ce cas) le traducteur et enrichit l'auteur...
J'ai regretté que des personnes invitées comme Olivier Mannoni, le président de l'Association des Traducteurs Littéraires de France n'aient pas pu se joindre à nous. M. Mannoni était excusé, bien entendu, et je signale que l'ATLF a eu l'amitié de publier l'annonce de nos Rencontres sur son site. Peut-être une seconde édition nous permettra-t-elle de nous retrouver aussi nombreux mais entourés de professionnels travaillant dans d'autres langues et venant, par curiosité -pourquoi pas- écouter ce qu'ont à dire ces étranges traducteurs de roumain....
Louis Monnier nous a rendu une visite, le lundi après midi, notamment pour écouter son ami Dan Lungu. Et puis le poète Jean Portante est venu, lui aussi, nous faisant une petite place dans son emploi du temps surchargé... Bientôt ici nous pourrons lire ce qu'il est venu nous raconter - une histoire de langage et d'expression, un témoignage sur la traduction et la création, bien entendu...
A suivre, donc, ici, le récit illustré (si j'y arrive) de ces deux journées bien remplies.
vendredi, 25 avril 2008
Mon blog a deux jours...
Minuit une, déjà le deuxième jour d'existence de mon blog! Et les doutes qui commencent. Je me demande si j'ai bien fait de saucissonner la bio-bibliographie en une petite dizaine de notes... Je rajoute pour clore le sujet que ces bios d'écrivains francophones figurent (ici sur le blog) dans un ordre chronologique inversé...
00:05 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : francophonie
jeudi, 24 avril 2008
De Maria Maïlat à Marius Daniel Popescu et Letitia Ilea...
LINDA MARIA BAROS
Linda Maria Baros est née en 1981 à Bucarest. Fille de poète, elle est poète elle même, essayiste et traductrice de ses propres textes ainsi que de poèmes roumains. Elle a été récompensée par plusieurs prix littéraires roumains et français, dont le prix de la Vocation en 2004 et le Prix Apollinaire en 2007, pour La Maison en lames de rasoir.
La Maison en lames de rasoir, Cheyne Éditeur, 2006. Recueil publié également en
roumain : Casa din lame de ras, Editura Cartea Românească, Bucarest, 2006
Le Livre de signes et d’ombres, Cheyne Éditeur, 2004. Recueil publié également en
roumain : Dictionarul de semne si trepte, Editura Junimea, Jassy, 2005
LA PORTE À VISAGE D’OISEAU
La maison flotte sur la bosse en pierre de l’obscurité,
sur ses écailles grisâtres, venimeuses,
montées en épi,
comme si la nuit voletait
dans un cercle de craie
et que son bruissement de lave,
semblable au déploiement d’une aile,
parvenait jusqu’à nous.
La maison, aux cheveux bleus d’antan,
trempés dans des eaux volatiles,
coincés dans la porte,
comme dans un ventilateur en teck.
Ses griffes d’alpax s’enfoncent dans la pierre !
Son bec, ensanglanté.
Tu te verrouilles de l’intérieur. Et tu ris.
Le silence sautille à pieds joints sur la poignée.
Linda Maria Baros, La Maison en lames de rasoir, Cheyne Éditeur, 2006,
page 22. Préface de Patricia Castex Menier.
FLORIN TURCANU
Florin Turcanu est né en 1967 en Roumanie. Il est historien. Ancien étudiant de l'EHESS de Paris, il est actuellement maître de conférences à la Faculté de sciences politiques de l'université de Bucarest et chercheur à l'Institut roumain d'études sud-est-européennes.
Son ouvrage sur Mircea Eliade, écrit en français et préfacé par Jacques Julliard éclaire de manière magistrale une des personnalités les plus complexes de l’histoire des lettres roumaines et françaises. Il est la preuve éclatante de la vitalité des liens qu’entretiennent les intellectuels, de la Dambovita à la Seine.
Mircea Eliade, Le Prisonnier de l'histoire, éd. La Découverte coll. L'espace de
l'histoire, 2003
LETITIA ILEA
Letitia Ilea, poète et traductrice, est née en 1967 à Cluj-Napoca, en Roumanie. Elle poursuit des études de Lettres à la faculté de Cluj- Napoca, où elle enseigne aujourd’hui le français. Elle fait ses débuts en poésie dès 1984 et ne cesse depuis de publier des poèmes, des chroniques littéraires, des interviews et des traductions dans la majorité des revues littéraires de Roumanie. Letitia Ilea appartient à la belle famille des poètes qui se traduisent eux-mêmes. Ses poèmes ont été publiés sous forme de recueils en Roumanie (eufemisme, Ideea,
1997; chiar viata, Paralela 45, 1999; o persoană serioasă, Limes, 2004) puis en France (Est-cris,Transignum, 2005; Terrasses, Éditions du Centre International de Poésie de Marseille, 2005; Apprivoiser le silence, Autres Temps, 2005), ainsi que dans diverses anthologies et revues roumaines et françaises (Europe, nr. 894, octobre 2003, La revue des archers, nr. 8, 2005, etc.).
Letitia Ilea a été une des douze invités des Belles Étrangères consacrées en 2005 à la Roumanie. Plusieurs de ses poèmes ont été publiés à cette occasion dans le recueil Douze écrivains roumains. Les lecteurs ont la possibilité de l’écouter et de la voir, filmée chez elle en 2005 : le DVD du film de Dominique Rabourdin figure à la fin du recueil.
Elle a reçu sept prix littéraires en Roumanie pour sa poésie et ses travaux de traduction. Le prix Jean Malrieu lui a été décerné en avril 2007 pour son recueil Apprivoiser le silence. « J'écris des vers comme des timbres qui ne collent pas sur des lettres sans destinataire » écrit-elle. Pour son préfacier, « il y a dans cette phrase tout le désarroi du poète sur son utilité immédiate, mais aussi sa dramatique assurance de
savoir demain des collectionneurs qu'il saura intéresser ».
Voici un auteur qu’il faut lire et faire écouter.
Apprivoiser le silence, éd. Autre temps, coll. Temps poétique, 2005
Est-cris, éd. Transignum, 2005
Terrasses, éd. CIPM - Spectres familiers, 2005
MARIUS DANIEL POPESCU
Marius Daniel Popescu est né à Craiova en 1963 et s’est établi à Lausanne en 1990. Au volant de son trolleybus de la compagnie des Transports publics, Marius Daniel Popescu observe le monde, l’absorbe par tous ses pores. L’homme est poète. Quatre recueils publiés en Roumanie, puis le français s’impose. Son premier recueil de poèmes écrits en français, intitulé 4 x 4, poèmes tout-terrains est publié par les éditions Antipodes, à Lausanne. Puis ce sont les Arrêts déplacés, en 2004 chez le même éditeur, recueil qui obtient le Prix Rilke 2006. Marius Daniel Popescu lance en 2004 un journal littéraire dont il est le seul et unique contributeur : Le Persil.
En 2007, les éditions José Corti publient un roman à la facture extraordinaire, en cette période de maigreur épique : à la fois grand récit et accumulation poétique d’observations au périscope –l’exacte quotidienneté de la beauté. Pour lui, « La langue française est devenue (…) une sorte de soeur jumelle avec laquelle je partage les impressions sur tout ce que je vis, sur tout ce qu'elle et moi rencontrons dans la vie de chaque jour. » Un journaliste a écrit quelque part que s’il n’écrivait pas, ce romancier-là verrait son crâne exploser sous la pression des
images, des associations et des idées. Cependant, quelle maîtrise du flux créateur ! Que ce soit pour évoquer ce nid d’hirondelles posé sur un fil électrique dans la véranda chez sa grand-mère ou dans la réflexion partant d’un regard un seul posé sur « cinq sacs en plastique sur une des étagères », Marius Daniel Popescu ensorcelle. Allez, un court passage :
« Quand un inconnu te demande ce que tu fais dans la vie, tu lui réponds « je suis dans la publicité ! » Tu ne dis pas aux inconnus que tu travailles comme colleur d’affiches, tu leur dis que tu analyses les publicités sur les sacs en plastique et en papier. S’ils te demandent : « Et les sacs en tissu, ils vous intéressent ? », tu réponds oui et ils prennent l’air de quelqu’un qui réfléchit puis, après deux ou trois secondes, ils disent « ça doit être intéressant ! »
La Symphonie du loup, éd. José Corti, 2007
Arrêts déplacés, éd. Antipode, 2004
4x4 : poèmes tout-terrains, (épuisé) éd. Antipodes, 1995
DUMITRU DODO NITA
Il n’est l’auteur d’aucun ouvrage en français, mais sa contribution à la francophonie est évidente. Dumitru Dodo Nita est né en 1964 à Bucarest. Il est aujourd’hui l’interlocuteur incontournable de qui cherche à connaître la BD roumaine. Le 9ème art ne bénéficie pas en Roumanie du prestige qu’il connaît ailleurs, mais il a, grâce à M. Nita, son salon annuel et son association des bédéphiles. A force d’écumer les
bouquinistes, ce passionné, parfait francophone, a rassemblé 80 albums sur les cent albums jamais édités en Roumanie (oui, 100 : 50 albums publiés avant 1989, dans les années 1930 notamment, 50 albums depuis) et s’est constitué l’unique bibliothèque de BD de son pays.
Il a traduit en roumain les oeuvres de Morris, André Juillard et Louis Cance. Pour son travail en faveur de la francophonie à travers la bande dessinée, Dodo Nita a reçu en 2001 le titre de Chevalier de l`Ordre des Palmes académiques en France et en 2006 celui de Chevalier de l'Ordre de Léopold en Belgique. Il est le rédacteur en français du chapitre concernant la BD roumaine publié dans le BD guide 2005 – Encyclopédie de la bande dessinée internationale. (éd. Omnibus, Paris, 2004).
MARIA MAÏLAT
Personnalité chaleureuse (ses amis le disent) et secrète (on le lit), Maria Maïlat se livre un peu dans le parcours de son héroïne Mina, dans son premier roman écrit en français, La Cuisse de Kafka. Mina est gymnaste, le lavage de cerveau est éprouvant dans ce pays communiste. Dans ce milieu de la performance sportive, on la traite avec mépris de « poétesse ». Mina écrit : « Adolescente, j’aurais aimé ressusciter Blaise Cendras en récitant ses poèmes, j’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Je songeais à la France, mais sans l’approcher, je l’observais de loin, depuis Saturne. Je ne me voyais pas débarquer à Paris en touriste, puisque Dante n’avait pas arpenté le Purgatoire en suivant le plan d’une agence de voyage. L’exil n’était pas comparable à un week-end d’évasion à Venise ou à Prague. » Et Mina de s’exiler, d’apprendre le français, à trente-trois ans, de subir la douleur et l’humiliation de ceux qui vous accueillent sans vous accueillir.
Née en Transylvanie dans une famille pluriculturelle, anthropologue, poète et romancière francophone, Maria Maïlat vit à Paris depuis 1986.
Cailles en Sarcophage, éd. Editinter, 2004
Silences de Bourgogne, éd. de l'Armançon, 2004
La Cuisse de Kafka, éd. Fayard, 2003
Avant de mourir en paix, éd. Fayard, 2001
Quitte-moi, éd. Fayard, 2001
La Grâce de l'ennemi, éd. Fayard, 1999
Sainte Perpétuité, éd. Julliard, Hors Collection, 1998
S’il est défendu de pleurer, éd. Robert Laffont, Coll. Pavillons, 1992
Matei Cazacu et Matei Visniec...
MATEI CAZACU
Dire de lui qu’il est « archiviste, paléographe, docteur en histoire et civilisation du monde byzantin et post-byzantin » suffit fort peu à définir l’esprit insatiable de Matei Cazacu. Doté d’une curiosité et d’un souci du détail érudit hors du commun, ce diplômé de l'Ecole pratique des hautes études, chargé de cours à Paris IV et chercheur au CNRS, communique la jubilation de la recherche historique à des générations d’étudiants –ceux de l’Inalco entre autres. Il est l’auteur d'une centaine d'articles scientifiques et d'une dizaine d'ouvrages dont, chez Tallandier, la fameuse première biographie de Dracula…Ce livre, qui se lit avec facilité, est le fruit de quarante années de recherches. Matei Cazacu raconte, avec l’humour discret qui le caractérise, les étapes de cette passion historique initiée en Roumanie par l’étudiant en maîtrise en 1969 et que le lecteur français a la chance de voir éclore, en 2004, avec la publication de cet ouvrage.
Gilles de Rais, éd. Tallandier, 2005
Dracula, suivi de "Capitaine vampire", éd. Tallandier, 2004
Des femmes sur les routes d'Orient, éd. Georg, Coll. L'Orient Proche, 1999
MATEI VISNIEC
Dramaturge, poète et journaliste, né en 1956 en Roumanie, Matei Visniec arrive à Paris en 1987, sur invitation d’une fondation culturelle et il demande l’asile politique en France. Depuis, il écrit essentiellement en français. En 1993, il obtient la nationalité française et commence à travailler en tant que journaliste à RFI. Après la chute du régime totalitaire en Roumanie, en 1989, Matei Visniec devient l’auteur le plus joué dans le pays. En France, une trentaine de créations ont d’ores et déjà vu le jour. « Je suis l'homme qui vit entre deux cultures, deux sensibilités, je suis l'homme qui a ses racines en Roumanie et ses ailes en France. »
Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux, éd.
Lansman – Nocturnes théâtres – 2007
Du pain plein les poches et autres pièces courtes, éd. Actes Sud – Papiers, 2004
L’Histoire du communisme racontée aux malades mentaux, éd. Lansman, 2000
Petit boulot pour vieux clown, Suivi de : L'Histoire des ours, éd. Actes Sud –
Papiers, 1998
Paparazzi suivi de La Femme comme champ de bataille, éd. Actes Sud – Papiers,
1997
Le Théâtre décomposé ou l’homme poubelle, éd. L’Harmattan, 1996
L'Histoire des ours Panda racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à
Francfort, éd. Cosmogone, 1996
23:32 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophonie, matei cazacu, matei visniec
De Ion Pop à Dumitru Tsepeneag...
ION POP
Ion Pop est né en 1941 à Miresu-Mare, au nord de la Transylvanie roumaine. Il est
l’auteur d’une oeuvre poétique considérable, couronnée de plusieurs prix littéraires
roumains et partiellement traduite en français. Son nom et sa réputation sont
indissociables de la critique littéraire, dans laquelle il excelle, et du nom de la revue
littéraire roumaine Echinox dont il a tenu les rênes dans les années 1970 et 1980. Il
vit aujourd’hui à Cluj-Napoca.
La Réhabilitation du rêve propose pour la première fois en France une anthologie
de l’Avant-garde littéraire roumaine. Ion Pop démarre cet ouvrage indispensable par
une étude littéraire et historique d’une centaine de pages, bineinteles, écrite en
français. Il fait suivre son étude par des textes exhumés des revues roumaines des
années 1920 et 1930 et dont les traducteurs s’appellent Eugène Ionesco, Ilarie
Voronca ou Claude Sernet. La troisième partie est à proprement parler une
anthologie des oeuvres écrites des quelque seize (et oui !) représentants de cette
bouillonnante période créatrice. Le tout est enrichi de documents (gravures,
dessins, fac-similés).
La Réhabilitation du rêve, Une anthologie de l’avant-garde roumaine par Ion pop,
éd. Maurice Nadeau et EST- Samuel Tastet Editeur, avec le concours de l’Institut
Culturel Roumain, 2006.
La Découverte de l’oeil, édition bilingue, traduction par Stefana et Ioan Pop-Curseu,
Maisons Ecrivains Etrangers Traducteurs (Meet) Saint-Nazaire, 2005.
THOMAS PAVEL
Thomas Pavel mène sa carrière d’universitaire, d’essayiste et d’écrivain à cheval
sur les langues française et anglaise. Né en 1941 à Bucarest, il s’exile en France
dans les années 1960, où il intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales
avant d’enseigner à Ottawa. Il est tour à tour invité par les plus prestigieuses
universités américaines et européennes dans les années 1980 à 2000. Il prononce
en 2006 une leçon inaugurale au Collège de France qui le charge de sa Chaire
Internationale. Comment écouter la littérature est publiée chez Fayard dans sa
collection "Leçons Inaugurales Du Collège "en 2006.
Thomas Pavel est aujourd’hui citoyen américain et enseigne la littérature à
l’université de Chicago.
Son roman La sixième branche (Fayard, 2003) entraîne le lecteur sur les pas d’un
jeune homme d’origine juive employé comme bibliographe dans les riches archives
que la police politique vient juste de confisquer aux monastères démantelés par le
pouvoir communiste. Il se retrouve en France presque par hasard, puis au Canada,
où il s’installe. Ce jour marque un tournant essentiel dans sa vie : jusqu’alors menée
par le hasard et le déterminisme, elle devient un trésor qu’il tient entre ses mains.
En est-il vraiment le seul maître ? Une intrigue se noue. Plusieurs destins
s’entremêlent. « S’habituer à vivre dans un nouveau pays, cela ressemble à un long
réveil »… constate le narrateur. Ses nouvelles certitudes ne tardent pas à être
ébranlées. Le passé le rattrape. «Et pourtant je me croyais bien planté sur le roc de
la Sagacité, au beau milieu de l’Archipel des Rêves réalisables. »
La sixième branche, éd. Fayard, 2003
La Pensée du roman, éd. Gallimard, 2003
L’Art de l’éloignement. Essai sur l’imagination classique, éd. Gallimard, 1996
Univers de la fiction, éd. du Seuil, coll. "Poétique", 1988
Le Mirage linguistique, éd. de Minuit, 1988
De Barthes à Balzac. Fictions d’un critique et critiques d’une fiction, avec Claude
Bremond, éd. Albin Michel, 1998
DUMITRU TSEPENEAG
Un de ces écrivains dont le talent permet d’innover aussi bien dans leur langue
maternelle que dans la langue d’adoption, le français. Son extraordinaire roman Le
Mot sablier en est la preuve formelle.
Il est en Roumanie dans les années 60 et 70, avec le poète Leonid Dimov, le chef
de file de l’onirisme, le seul courant littéraire à s’opposer au réalisme socialiste
officiel. En 1975, pendant un séjour à Paris, il est déchu de sa nationalité par
Ceausescu et contraint à l’exil. Il est naturalisé français en 1984. Pendant les
années 80, il se met à écrire directement en français. La chute du mur de Berlin le
ramène à la langue maternelle, sans pour autant qu'il renonce au français. Il fonde
et dirige à Paris les Cahiers de l’Est (trimestriel littéraire) de 1975 à 1980, puis les
Nouveaux Cahiers de l’Est, de 1991 à 1992 et Seine et Danube de 2003 à 2005 et
fait partie du comité de rédaction de la revue Po&sie. Dumitru Tsepeneag tient
d’épatantes chroniques dans La Revue littéraire, justement intitulées «frappes
chirurgicales».
Dumitru Tsepeneag est également un grand traducteur, de français en roumain, (Albert Béguin, Michel Deguy, André Malraux, Gérard de Nerval, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, etc. Et plus récemment Maurice Blanchot, Alexandre
Kojève et Jacques Derrida), mais aussi de roumain en français. Là, c'est Ed Pastenague qui signe: Quinze poètes roumains, Belin, 1990
Ion Muresan, Le mouvement sans coeur de l'image, Belin 2001
Marta Petreu, Poèmes sans vergogne, Le Temps qu'il fait 2005
Marta Petreu, Les poèmes de la honte, Le Temps qu'il fait, 2005
Articles de critique littéraire en Roumanie et au Luxembourg
Poèmes traduits du roumain et publiés dans des revues ou en volumes : Ion Muresan, Le mouvement sans coeur de l'image, Belin, 2001
Romans chez P.O.L
La Belle Roumaine, 2006
Attente, 2003
Au pays du Maramures, 2001
Pont des Arts, 1998
Hôtel Europa, 1996
Pigeon vole, 1989, sous le pseudonyme Ed Pastenague
Roman de gare, 1985
Le Mot sablier, 1984
Chez d'autres éditeurs
La Défense Alekhine, éd. Garnier, 1983
Les Noces nécessaires, éd. Flammarion, 1977
Arpièges, éd. Flammarion, 1973
Exercices d’attente, éd. Flammarion, 1972
23:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ion pop, thomas pavel, tsepeneag
Lia Savu, "Chacune une source, à contre-pente"
LIA SAVU (1932 – 1995)
Lia Savu est née à Bucarest. Elle suit les cours du Lycée français de la capitale et
poursuit des études à la Faculté de Chimie. Elle commence une carrière de
chercheur en biochimie dans la Roumanie communiste et finit par émigrer en
France en 1963, où elle continue son ascension dans son domaine de recherche,
au sein du CNRS. La langue française l’accompagne toute sa vie, dans la
recherche, dans la création, dans la maladie.
Elle meurt en 1995 en laissant dix cahiers de poèmes et un journal inédits. Colette
Seghers, alors rédactrice en chef de la revue Poésie, publie ses poèmes qui lui
parviennent « comme au temps de Stendhal », écrit-elle dans la préface d’un recueil
–le seul à ce jour- publié à Bucarest par les éditions Humanitas. La Roumaine qui
écrivait en français est traduite dans son pays de naissance par un esthète, Stefan
Augustin Doinas, poète lui aussi aujourd’hui disparu.
La parole à Colette Seghers : « Il y a dans cette voix qui feint parfois de pianoter
avec désinvolture sur les notes du langage, une femme profonde, douloureuse,
allusive (…). Sa poésie est son parfum. Elle s’en environne à la fois pour se dire et
se taire, et son grand talent est que nous l’entendons au niveau qu’elle mérite et qui
ne trompe pas. ».
Novembre 1989
Mon coeur d’exil
En mon coeur d’exil mon pays
est une absence désormais impénétrable
(une porte ouverte désormais inenfonçable)
Tous les pèlerinages du monde
Tous les agenouillements :
Rien n’y fera
Pas même s’ils conduisent
jusque dans les églises
qui sont nées qui sont mortes (qui renaîtront)
là-bas
Août 1990
Arche
Le déluge était avant nous
chacun en sommes une goutte,
qui repleut doucement, à l’envers.
Chacune une source, à contre-pente,
une vie par des larmes versée,
une eau sauvée des eaux – si peu
23:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lia savu
Isidore Isou
ISIDORE ISOU (1925 – 2007)
Petite (et donc abusivement restrictive)
mention pour Isidore Isou qui a bâti son
oeuvre sur les lettres, à partir de sa
« révélation » du lettrisme. En 1942, à
l’âge de 17 ans, dans sa Roumanie natale,
Isidore Isou lit la phrase de Keyserling "le
poète dilate les vocables" et comprend
"voyelles"… qui en roumain se disent
"vocale". C’est le début d’une aventure
intellectuelle encore largement méconnue,
quand bien même de grands courants de
l’art d’aujourd’hui lui sont largement
redevables. De l'Introduction à une
nouvelle poésie et à une nouvelle musique
(1947) à la monumentale Créatique
publiée seulement en 2003, l’artiste a
investi tous les domaines du savoir, de
l’après-guerre à nos jours.
Ben, l’artiste des mots blancs sur fond noir, avait invité Isidore Isou et son
compagnon de la première heure, Maurice Lemaître en 2006, à la manifestation
« Le tas d’esprit », dans le quartier Latin où Isou vivait. Il s’agissait d’une de ses
dernières apparitions en public. Il s’est éteint à 82 ans, le 28 juillet 2007.
Retrouvez cet artiste fécond sur le site officiel du Lettrisme, www.lelettrisme.com
23:11 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : isidore isou, françois poyet
(Re)découvrir Ghérasim Luca
GHERASIM LUCA (1913 – 1994)
Il s’appelait Salman Locker (ou Zolman) (Détails rapportés par Petre Raileanu dans son excellent Gherasim Luca paru chez Oxus, coll. Les
Roumains de Paris, en 2004.) et ses amis le surnommaient Zola !
Quel départ dans la vie pour celui qui fit du déplacement de sens, du déplacement
de césure des mots à l’intérieur des vers, une de ses marques de fabrique –il en va
ainsi de la fin du poème A Gorge dénouée : « et le Coupeur de tête (…) éclate de
mou rire ».
Né en 1913 à Bucarest, Salman Locker – Zola n’a pas fini de muer. Lorsqu’il doit
pour la première fois se choisir un nom de plume dans les années 1930, un ami
suggère Gherasim Luca, nom qui deviendra officiellement le sien après la seconde
guerre mondiale. Il apprit plus tard que l’ami en question avait trouvé ce nom à la
rubrique nécrologique : « Gherasim Luca, Archimandrite du Mont Athos et linguiste
émérite »… La troisième mue est celle qui le fait naître à la langue française. Après
un séjour de deux ans à Paris (jusqu’à l’entrée des Allemands dans la capitale) et
un retour en Roumanie, Gherasim Luca rédige son premier livre en français en
1941, Le Vampire passif. Pour fuir le pays et la censure communiste, le poète
parvient à rejoindre Israël en 1951, puis une année plus tard, Paris. Une vie de
création s’ouvre à lui. Il y met un terme en se jetant dans la Seine, le 10 mars 1994.
Les ressorts de sa poésie sont d’une modernité que les slameurs d’aujourd’hui ne
renieraient sans doute pas… et son art est ludique, tels ces vers qui seraient une bonne et utile suite, pour
les élèves de collège aux trouvailles du Prince de Motordu qui, chez
les tout-petits, font aujourd’hui un tabac:
La paupière philosophale
Bien au-delà du peu
la peau et l’épée
lapent
l’eau ailée
du petit pire
Toupie d’une peur idéale
épi à pas de pou
appât
ou pâle pet de pétale
La vie dupe la fille du vite
Tapis doux
où les fées filent
les feux muets
d’un rien de doute
L’effet est fête
faute hâte
écho et cause
Muer le vil métal
en pot-au-feu d’or mental
étale
un métapeu de métatout :
oeufs de tatou…
mythes dormants…
haute île en air…
Mi-métamoi mi-métamoi
le métanous nous étoile
Le mot « pied » ose
le mot « pierre » s’use
tout colle
Tout est foutu
touffu
fétu
faux
défi
défaut
fou
Peau fine
paupière finale
foetale
fatale
philosophale
Le Chant de la carpe, in Héros-Limite, Gallimard
Héros-Limite suivi de "Le Chant de la carpe" et de "Paralipomènes",
préf. d’André Velter, éd. Gallimard, Coll. Poésie, 2001
Comment S’en Sortir Sans Sortir, éd. José Corti, Bientôt disponible
Sept slogans ontophoniques, éd. José Corti, mars 2008
Le vampire passif, éd. José Corti, coll. Domaine français, 2001
Levée d’écrou, éd. José Corti, coll. Rien de commun, 2003
Un Loup à travers une loupe, éd. José Corti, coll. Domaine français, 1998
La voici la voie silanxieuse, éd. José Corti, coll. Rien de commun, 1997
23:09 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ghérasim luca, josé corti
De Tzara à Cioran...
TRISTAN TZARA (1896 – 1963)
Tristan Tzara, pseudonyme de Samuel Rosenstock (16 avril 1896, Moinesti / 24
décembre 1963, Paris).
Je signale que cette notice est extraite de l’excellent ouvrage de Ion Pop, publié par Maurice Nadeau, La
Réhabilitation du rêve - Une anthologie de l'Avant-garde roumaine. Un ouvrage indispensable.
"Avant de partir, en automne 1915, à Zürich pour des études universitaires, il avait
édité, avec Ion Vinea et Marcel Iancu, les revues Simbolul (Le Symbole) et, avec
Ion Vinea, en 1915, Chemarea (L’Appel). En Suisse, il lance en février 1916 (au
cabaret Voltaire de Zürich) le mouvement Dada, aux côtés de Marcel Iancu, Richard
Huelsenbeck, Hugo Ball, etc.
Ses poèmes roumains, écrits entre 1913 et 1915 ont été publiés pour la première
fois en volume par Sasa Pana, en 1934 (édition complétée en 1971 avec les textes
inédits conservés dans les archives). En 1965, Claude Sernet en réalise une
version française aux éditions Seghers ; une seconde paraîtra dans la traduction de
Serge Fauchereau et Mircea Tomus, aux éditions de La Quinzaine littéraire (1974)."
OEuvres complètes, éd. Flammarion, 1975-1982, 5 volumes
Tristan Tzara, une biographie de François Buot, éd. Grasset, 2002
BENJAMIN FONDANE (1898 – 1944)
Le jeune homme âgé de 25 ans a déjà publié 550 articles quand il s’expatrie à Paris
en 1923. Le voyage en train dans une Europe enneigée est marqué par l’étrangeté
qui demeure un des accents de ce destin hors du commun ; par le sentiment de
l’irrémédiable, aussi : « Tout mon passé est là dont je n’ai que faire / son sang troue
la neige » écrira-t-il dans le poème Nature morte. Francophile, Benjamin Fondane
l’est, bien entendu. Dès 1925, il devient écrivain dans la langue de Voltaire… Dans
Exercice français, il s’écrit « Ce soir, je te traverse en étranger, Auteuil ! » Sa langue
poétique devient le français. L’auteur de sa belle biographie, Olivier Salazar-Ferrer
souligne dès ce premier poème « le bateau de tous les départs qui obsède le
poète : Les fanaux ont crié dans le sang des trottoirs/ tant pis ! tant pis ! pour le
bateau qui se détache. » Le destin cruel de Benjamin Fondane gazé à Birkenau en
1944 semble ici résumé. Entre les deux points d’attache de sa courte vie, ce poète
majeur aura fondé un théâtre d’avant garde, réalisé un film surréaliste, voyagé,
énormément écrit.
Après cinquante ans d’oubli, on le redécouvre depuis quelques années. Les éditions
Verdier ont édité en 2006 Le Mal des fantômes, cinq recueils de poèmes que le
prisonnier du camp de Drancy désignait à sa femme comme devant un jour former
un tout. D’une grande fluidité, l’écriture de Benjamin Fondane mérite d’être lue et
dite. Comme ces quelques vers du Mal des fantômes :
Oui… Pourtant, en songe,
le front collé aux vitres de la nuit
où ce qui est demeure en ce qui change,
je les ai vus entrer en leur sommeil,
dans le murmure long du miel sauvage,
et s’y coucher, farouches, sur le seuil.
Je les ai vus aussi, aux heures d’huile,
quand la pensée ressemble à un ibis
debout, sur une jambe et immobile,
jeter (d’un muscle rude et aguerri)
leur dur harpon au dos des solitudes.
Ecrits pour le cinéma : Le muet et le parlant, préfaces de Michel Carassou, Olivier
Salazar-Ferrer, Ramona Fotiade, éd. Verdier, 2007
Le Mal des fantômes, éd. Verdier poche, 2006
Benjamin Fondane, Olivier Salazar-Ferrer, éd. Oxus, coll. Les Roumains de Paris,
2004
MIRCEA ELIADE (1907 - 1986)
L’itinéraire intellectuel de Mircea Eliade est indissociable des voyages qu’il
entreprend dès l’âge de vingt et un ans, quand il part en Inde après avoir obtenu
une licence de philosophie. Puis c’est Londres en 1940, Lisbonne de 1941 à la fin
de la guerre et Paris, où il arrive en 1945. Déjà écrivain primé dans son pays, il
accède à la renommée internationale d’abord grâce à son travail d’historien. Le
mythe de l’éternel retour et le Traité de l’histoire des religions, préfacé par G.
Dumézil paraissent en 1949 à Paris. L’historien des religions a écrit la plupart de
ses essais en français, mais a rédigé son journal, ses poèmes, nouvelles et romans
dans sa langue maternelle, le roumain.
Il fait partie de l’Académie Royale de langue et de littérature françaises de Belgique,
où il succède à Marthe Bibesco.
Aspects du mythe, éd. Gallimard, Folio essais, 1988
Le Sacré et le profane, éd. Gallimard, Folio essais, 1987
Forgerons et alchimistes, éd. Flammarion, coll. Champs », 1977.
EUGENE IONESCO (1909 -1994 )
Né d'un père roumain et d'une mère française, Eugène Ionesco passe son enfance
en France. Il y écrit à onze ans ses premiers poèmes, un scénario de comédie et un
« drame patriotique ». En 1925, le divorce de ses parents le conduit à retourner en
Roumanie avec son père. Là se joue sans doute l’avenir créateur de l’auteur de La
Cantatrice chauve : le jeune homme français doit apprendre le roumain et suivre les
cours du lycée en roumain. Ce ne fut pas facile, comme le montre un reportage de
L’Evénement du Jeudi en 1995, révélant pour la première fois les carnets de notes
du jeune Eugen Ionescu. Après ses études et une grande activité littéraire dans
l’avant-garde roumaine, en 1938, il part en France pour préparer une thèse. Il est
interrompu par le déclenchement de la guerre qui l'oblige à regagner la Roumanie.
C'est en 1942 qu'il se fixe définitivement en France, obtenant après la guerre sa
naturalisation.
1950 est l’année décisive pour Ionesco : il passe définitivement au français. Il avait
déjà confié à son ami Tudor Vianu, dans une lettre, en 1948, qu’il n’espérait plus
être publié en Roumanie par le nouveau pouvoir communiste et annonçait :
« j’essayerai de me traduire moi-même en français ».
En 1950, sa première oeuvre dramatique, La Cantatrice chauve, sous-titrée «antipièce» est représentée au théâtre des Noctambules. Le «théâtre de l'absurde » est né.
Toute l’oeuvre de Eugène Ionesco est disponible chez Gallimard et, bien sûr, dans
l’édition de la Pléiade.
Quelques titres pour mémoire : La Leçon, 1950, Les Chaises, 1952, Amédée ou
comment s'en débarrasser, 1953, L'Impromptu de l'Alma, 1956, Rhinocéros, 1959,
Le Roi se meurt, 1962…
CIORAN (1911 – 1995)
C’est au cours de l’été 1947 que Cioran a la révélation de la langue française
comme nécessité créatrice, alors qu’il se trouve déjà en France depuis une dizaine
d’années et que, pendant tout ce temps, il a continué d’écrire en roumain. Il avait
obtenu avant guerre une bourse du gouvernement français pour mener à bien un
travail universitaire... pour lequel il ne prendra jamais la plume, préférant lire et
voyager. Comme le raconte Simona Modreanu dans son Cioran (éd. Oxus),
« …Cioran, se trouvant à Dieppe, s’adonne à un exercice absurde dans les
circonstances considérées, à savoir traduire Mallarmé en roumain. (…) L’évidence
est là : s’il veut s’en sortir, s’il souhaite écrire et vivre en France, il lui faut
absolument abandonner le roumain et s’atteler à l’étude de cette « camisole de
force » qu’est le français, tellement opposée à son tempérament et à la poésie
sauvage de sa langue maternelle. Il rentre à Paris le lendemain et se met au travail
sous le coup de cette impulsion (…). »
Cioran décrit ce moment capital dans une lettre à un ami qui, resté en Roumanie, lui
demande s’il a l’intention d’écrire de nouveau en roumain. La réponse de Cioran est
d’une grande véracité psychologique tout en livrant plusieurs ressorts de sa pensée
(la pratique de l’oxymoron et le jeu conscient - inconscient sur la portée symbolique
différente de mots roumain et français proches par la syntaxe, éloignés par le
sens) :
“Ce serait entreprendre le récit d’un cauchemar que de vous raconter par le menu l’histoire
de mes relations avec cet idiome d’emprunt, avec tous ces mots pensés et repensés,
affinés, subtils jusqu’à l’inexistence, courbés sous les exactions de la nuance, inexpressifs
pour avoir tout exprimé, effrayants de précision, chargés de fatigue et de pudeur, discrets
jusque dans la vulgarité. Il n’en existe pas un seul dont l’élégance exténuée ne me donne le
vertige : plus aucune trace de terre, de sang, d’âme en eux. Une syntaxe d’une raideur,
d’une dignité cadavérique les enserre et leur assigne une place d’où Dieu même ne pourrait
les déloger. Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaires pour écrire une
phrase tant soit peu correcte dans cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à
mon gré ! Je ne m’en aperçus malheureusement qu’après coup, et lorsqu’il était trop tard
pour m’en détourner ; sans quoi jamais je n’eusse abandonné la nôtre, dont il m’arrive de
regretter l’odeur de fraîcheur et de pourriture, le mélange de soleil et de bouse, la laideur
nostalgique, le superbe débraillement. Y revenir, je ne puis; celle qu’il me fallut adopter me
retient et me subjugue par les peines mêmes qu’elle m’aura coûtées.”.
En 1949, son premier livre écrit en français paraît chez Gallimard : c’est le Précis de
décomposition.
OEuvres, éd. Gallimard, coll. Quarto, 1995
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