vendredi, 23 mai 2008

Au secours de Rosia Montana, suite

Voilà la fin du reportage. Allez bien jusqu'à la fin parce qu'il y a deux "hors texte" pleins d'informations concrètes et de chiffres.  Avec notamment ce que dit l'Unesco de ce projet de mine d'or.

J'essaie de retrouver des photos pour les insérer dans le blog.

"...Les habitants du village sont habitués à compter les uns sur les autres. Dans une ruelle qui serpente à l’assaut de la colline, Rodica, une solide villageoise tout juste retraitée, avoue qu’elle a peur de rester seule : « dans ma rue, nous ne sommes plus que deux ». Une voisine du père Ivaşcan déclare souffrir d’insomnie à l’idée de se retrouver isolée dans un village fantôme secoué par les explosions de la mine.

Deux cents familles sur les 700 ont déjà rendu leurs clés. « C’est triste de voir comment les vieux d’ici subissent les pressions de leurs enfants » déplore Stéphanie Roth, la militante d'Alburnus Maior. Dans le village, des drames domestiques sont en train de se jouer. Les plus influençables laissent leurs morts et leurs maisons à la beauté décrépie. Histoire de faire plaisir à leurs jeunes, des jeunes désireux de vivre en ville et d’améliorer leur niveau de vie.

Ces jeunes « milliardaires », on les voit arriver de loin. Les prix explosent. Dans les rues de Roşia Montana, les petites annonces fleurissent sur les poteaux électriques. Des maisons situées à l’autre bout du pays trouvent ainsi acheteur, à des prix inespérés.

« Je ne suis pas contre l’investissement à la mine, mais leurs méthodes ne me plaisent pas » se plaint Nicolae Jurcan, serrurier à la mine souterraine propriété de l’Etat. Sa maison carrée, bien assise sur un demi-sol de pierres de taille, a l’air trapu et confortable des maisons de la région. La Gold corporation lui en offre 900 millions de lei (24324 euros). « Ils ont pris ma maison en photo pour que j’arrête mes travaux en cours. Pour que je ne sois pas tenté de leur en demander plus tard un meilleur prix. Mais je vais les faire, mes travaux. Si j’avais voulu vivre entassé quelque part dans une tour, ça fait longtemps que j’aurais déménagé ! » A 47 ans, Nicolae Jurcan sait aussi qu’il a très peu de chances d’obtenir un des quelque 250 emplois promis par la Compagnie.

La Gold Corporation est presque convaincante, à force de promettre de dépolluer, de reconstituer les montagnes et de reboiser les milliers d’hectares de roches stériles qu’elle laissera derrière elle. Le « Centre d’Information de la Communauté », installé dans le haut du village, au plus près des récalcitrants, est d’ailleurs de ce point de vue un modèle de « transparence » : des dizaines de graphiques, de cartes et de simulations en 3D présentent le projet, y compris le lac de décantation qui noiera la vallée voisine et sera retenu par un barrage de 140 mètres de hauteur…

Mais jamais la Compagnie ne pourra reconstruire ce qu’elle s’apprête à dynamiter : la richesse archéologique de Roşia Montana.

« Alburnus Maior » est « une vallée romaine, un site énorme, peu abîmé. Tout est là, le potentiel est colossal. C’est un site majeur, constitué de plusieurs sanctuaires, de voies romaines… » L’auteur de ces mots est Béatrice Cauuet, archéologue, spécialiste française des mines antiques. Une scientifique peu encline à s’emballer pour une cause, fut-elle aussi belle que celle d’Alburnus Maior. Elle a participé, ces deux dernières années, à des fouilles de sauvetage payées par la Compagnie. Cela lui a valu d’être accusée de collaborer avec les « forces du mal ». Il faut dire que dans ce dossier mêlant intérêts économiques nationaux, passions nationalistes, causes écologistes et besoin de sauver un patrimoine unique en son genre, le manichéisme est à portée de main, utilisé par les uns et par les autres.

« On détruit tant de sites en France » relativise l’archéologue dont la profession est en France justement touchée par le manque de crédits alloués aux recherches. Mme Cauuet est cependant catégorique. La Compagnie parviendra peut-être à passer en force, mais alors, « même si le site doit être détruit et que c’est déplorable, il faudra absolument l’étudier avant ».

Passionné mais timide au point de taire son nom, le guide des « galeries romaines » à Roşia Montana fait partie des villageois désolés mais résignés. Les 400 mètres de galeries de forme trapézoïdales, creusées il y a deux mille ans, c’est son domaine. Il signale au passage les creux dans la roche, là où les mineurs plantaient leurs torches pour y voir clair. Les archéologues ont encore trouvé ces deux dernières années des outils en bois très bien conservés dans des tronçons de galeries fermées au public. Si tous ces passages disparaissent au dynamitage, c’est un trésor archéologique qui disparaîtra. Or l’excavation de toute la région est en effet la seule solution proposée par la Gold Corporation : le travail en souterrain ne serait pas rentable.

« Il y a six niveaux en dessous de nous » explique-t-il « et en quelques heures de marche sous la montagne, on peut arriver de l’autre côté de la vallée, en face ». C’est une jolie rumeur, presque une anecdote.

Car la réputation internationale de ces lieux provient de la découverte, au 18ème siècle principalement, de documents uniques jetant une lumière nouvelle sur le droit romain et sur la vie quotidienne des provinces latinophones de l’empire : des tablettes de bois gravées en latin cursif. Des instantanés de la vie quotidienne dans les derniers siècles de l’Empire. Les plus célèbres tablettes étaient des contrats en trois exemplaires: chaque contractant en conservait une partie, la troisième demeurant l’original auquel se reporter en cas de litige… D’autres tablettes rapportent des transactions ou prouvent l’existence de contrats rédigés pour des travailleurs libres venant des quatre coins de l’empire romain…

Aujourd’hui, les habitants de Rosia Montana vivent une attente insupportable dans leur village aux allures de rivage des Syrtes. Dans l’Antiquité, ce bras de fer et l’histoire triste de la douce Téofana auraient pu faire l’objet d’une chronique.

Sur tablettes de bois, bien sûr.

 Les chiffres du danger 

La Roşia Montana Gold Corporation est une joint-venture entre une société canadienne, Gabriel ressources (80%) et Minvest, la mine d’Etat roumaine (20%). La partie roumaine percevrait des royalties à hauteur de 2% de la production.

La Roşia Montana Gold Corporation projette de produire en moyenne 550 000 onces d’or (17105 kg) et 2.6 millions d’onces d’argent (80860 kg) par an. Pour cela l’usine traiterait chaque année 13 millions de tonnes métriques de minerais.

La concession obtenue en 2000 couvre 4282 hectares (21 km2) de montagnes.

Le lac de décantation des roches contenant du cyanure et des métaux lourds s’étendrait sur le fond d’une vallée et atteindrait une surface de 600 hectares à lui seul.

Le barrage de retenue mesurerait 140 mètres de haut.

Le prix du civisme pour Alburnus Maior

La Constitution adoptée en octobre 2003 consacre le droit à un environnement sain.

L’action civique mise en place depuis de nombreux mois par Alburnus Maior est récompensée. 

Le principe de protestation est le suivant : les citoyens sont conviés à envoyer au ministère de l’environnement une carte postale spécialement imprimée. L’arme choisie est l’humour : une photo montre deux vaches conversant dans un chemin creux : l’une demande à l'autre « tu déménages, toi, pour des fenêtres en alu ? ». A quoi l’autre répond pleine de bon sens « Non, j’aurais du mal,  jusqu’au 6ème!  »

Le mouvement de résistance et d’insubordination civique « Sauvez Roşia Montana » de l’association Alburnus Maior a ainsi été primé, le 10 décembre 2003, lors du Gala de la société civile qui se tient annuellement à Bucarest. Ce prestigieux événement récompense l’activisme social.

 

Avant cela, l’ICOMOS, le « bras culturel » de l’Unesco, a condamné le projet dès le 5 décembre 2002 lors de son assemblée générale : « les vestiges de la plus importante mine d’or romaine au monde se trouvent à Roşia Montana en Roumanie. Ce site court le risque d’être totalement détruit par un projet d’exploitation minière privé. Les donateurs internationaux ont déjà décidé de ne pas apporter leur soutien à ce projet en raison de menaces sérieuses qu’il fait peser sur le patrimoine naturel et culturel de la région ».

 

L’académie roumaine s’est aussi prononcée contre la destruction de cette zone par ailleurs classée monument historique par le ministère de la culture roumain. En plus des vestiges connus, de ceux qui ont été récemment découverts, et de ce qui reste à fouiller, la vallée compte plusieurs maisons et églises classées monuments historiques.

 

1038 personnalités du monde entier ont également signé un appel au sauvetage « de ce patrimoine culturel unique » et proposent « comme alternative à ce projet mono industriel dangereux (…) l’idée de développement d’un parc archéologique»."

Aujourd'hui, il existe un truc qui s'appelle le "développement durable".

 

 

Commentaires

Il me semble que vous avez quelques trains de retard. Avez-vous vu que l'affaire a été jugé grâce au concours de deux avocats de très haut niveau bénévole. Il y a plus d'une dizaine de procès en cours, pour l'instant ils ont tous été gagnés.

Jetez un oeil à Formulas As, journal sans lequel Rosia Montana n'aurait pas eu la publicité dont il a bénéficié. Ils tiennent souvent des articles sur le sujet, ils ont eu une pétition de plus de 100 000 personnes...

Ecrit par : AH. | samedi, 24 mai 2008

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