jeudi, 24 avril 2008

De Ion Pop à Dumitru Tsepeneag...

ION POP
Ion Pop est né en 1941 à Miresu-Mare, au nord de la Transylvanie roumaine. Il est
l’auteur d’une oeuvre poétique considérable, couronnée de plusieurs prix littéraires
roumains et partiellement traduite en français. Son nom et sa réputation sont
indissociables de la critique littéraire, dans laquelle il excelle, et du nom de la revue
littéraire roumaine Echinox dont il a tenu les rênes dans les années 1970 et 1980. Il
vit aujourd’hui à Cluj-Napoca.
La Réhabilitation du rêve propose pour la première fois en France une anthologie
de l’Avant-garde littéraire roumaine. Ion Pop démarre cet ouvrage indispensable par
une étude littéraire et historique d’une centaine de pages, bineinteles, écrite en
français. Il fait suivre son étude par des textes exhumés des revues roumaines des
années 1920 et 1930 et dont les traducteurs s’appellent Eugène Ionesco, Ilarie
Voronca ou Claude Sernet. La troisième partie est à proprement parler une
anthologie des oeuvres écrites des quelque seize (et oui !) représentants de cette
bouillonnante période créatrice. Le tout est enrichi de documents (gravures,
dessins, fac-similés).
La Réhabilitation du rêve, Une anthologie de l’avant-garde roumaine par Ion pop,
éd. Maurice Nadeau et EST- Samuel Tastet Editeur, avec le concours de l’Institut
Culturel Roumain, 2006.
La Découverte de l’oeil, édition bilingue, traduction par Stefana et Ioan Pop-Curseu,
Maisons Ecrivains Etrangers Traducteurs (Meet) Saint-Nazaire, 2005.


THOMAS PAVEL
Thomas Pavel mène sa carrière d’universitaire, d’essayiste et d’écrivain à cheval
sur les langues française et anglaise. Né en 1941 à Bucarest, il s’exile en France
dans les années 1960, où il intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales
avant d’enseigner à Ottawa. Il est tour à tour invité par les plus prestigieuses
universités américaines et européennes dans les années 1980 à 2000. Il prononce
en 2006 une leçon inaugurale au Collège de France qui le charge de sa Chaire
Internationale. Comment écouter la littérature est publiée chez Fayard dans sa
collection "Leçons Inaugurales Du Collège "en 2006.
Thomas Pavel est aujourd’hui citoyen américain et enseigne la littérature à
l’université de Chicago.
Son roman La sixième branche (Fayard, 2003) entraîne le lecteur sur les pas d’un
jeune homme d’origine juive employé comme bibliographe dans les riches archives
que la police politique vient juste de confisquer aux monastères démantelés par le
pouvoir communiste. Il se retrouve en France presque par hasard, puis au Canada,
où il s’installe. Ce jour marque un tournant essentiel dans sa vie : jusqu’alors menée
par le hasard et le déterminisme, elle devient un trésor qu’il tient entre ses mains.
En est-il vraiment le seul maître ? Une intrigue se noue. Plusieurs destins
s’entremêlent. « S’habituer à vivre dans un nouveau pays, cela ressemble à un long
réveil »… constate le narrateur. Ses nouvelles certitudes ne tardent pas à être
ébranlées. Le passé le rattrape. «Et pourtant je me croyais bien planté sur le roc de
la Sagacité, au beau milieu de l’Archipel des Rêves réalisables. »
La sixième branche, éd. Fayard, 2003
La Pensée du roman, éd. Gallimard, 2003
L’Art de l’éloignement. Essai sur l’imagination classique, éd. Gallimard, 1996
Univers de la fiction, éd. du Seuil, coll. "Poétique", 1988
Le Mirage linguistique, éd. de Minuit, 1988
De Barthes à Balzac. Fictions d’un critique et critiques d’une fiction, avec Claude
Bremond, éd. Albin Michel, 1998


DUMITRU TSEPENEAG
Un de ces écrivains dont le talent permet d’innover aussi bien dans leur langue
maternelle que dans la langue d’adoption, le français. Son extraordinaire roman Le
Mot sablier
en est la preuve formelle.
Il est en Roumanie dans les années 60 et 70, avec le poète Leonid Dimov, le chef
de file de l’onirisme, le seul courant littéraire à s’opposer au réalisme socialiste
officiel. En 1975, pendant un séjour à Paris, il est déchu de sa nationalité par
Ceausescu et contraint à l’exil. Il est naturalisé français en 1984. Pendant les
années 80, il se met à écrire directement en français. La chute du mur de Berlin le
ramène à la langue maternelle, sans pour autant qu'il renonce au français. Il fonde
et dirige à Paris les Cahiers de l’Est (trimestriel littéraire) de 1975 à 1980, puis les
Nouveaux Cahiers de l’Est, de 1991 à 1992 et Seine et Danube de 2003 à 2005 et
fait partie du comité de rédaction de la revue Po&sie. Dumitru Tsepeneag tient
d’épatantes chroniques dans La Revue littéraire, justement intitulées «frappes
chirurgicales».
Dumitru Tsepeneag est également un grand traducteur, de français en roumain, (Albert Béguin, Michel Deguy, André Malraux, Gérard de Nerval, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, etc. Et plus récemment Maurice Blanchot, Alexandre
Kojève et Jacques Derrida), mais aussi de roumain en français. Là, c'est Ed Pastenague qui signe: Quinze poètes roumains, Belin, 1990
Ion Muresan, Le mouvement sans coeur de l'image, Belin 2001
Marta Petreu, Poèmes sans vergogne, Le Temps qu'il fait 2005
Marta Petreu, Les poèmes de la honte, Le Temps qu'il fait, 2005
Articles de critique littéraire en Roumanie et au Luxembourg
Poèmes traduits du roumain et publiés dans des revues ou en volumes : Ion Muresan, Le mouvement sans coeur de l'image, Belin, 2001

Romans chez P.O.L
La Belle Roumaine, 2006
Attente, 2003
Au pays du Maramures, 2001
Pont des Arts, 1998
Hôtel Europa, 1996
Pigeon vole, 1989, sous le pseudonyme Ed Pastenague
Roman de gare, 1985
Le Mot sablier,
1984
Chez d'autres éditeurs
La Défense Alekhine, éd. Garnier, 1983
Les Noces nécessaires, éd. Flammarion, 1977
Arpièges, éd. Flammarion, 1973
Exercices d’attente, éd. Flammarion, 1972

Lia Savu, "Chacune une source, à contre-pente"

LIA SAVU (1932 – 1995)
Lia Savu est née à Bucarest. Elle suit les cours du Lycée français de la capitale et
poursuit des études à la Faculté de Chimie. Elle commence une carrière de
chercheur en biochimie dans la Roumanie communiste et finit par émigrer en
France en 1963, où elle continue son ascension dans son domaine de recherche,
au sein du CNRS. La langue française l’accompagne toute sa vie, dans la
recherche, dans la création, dans la maladie.
Elle meurt en 1995 en laissant dix cahiers de poèmes et un journal inédits. Colette
Seghers, alors rédactrice en chef de la revue Poésie, publie ses poèmes qui lui
parviennent « comme au temps de Stendhal », écrit-elle dans la préface d’un recueil
–le seul à ce jour- publié à Bucarest par les éditions Humanitas. La Roumaine qui
écrivait en français est traduite dans son pays de naissance par un esthète, Stefan
Augustin Doinas, poète lui aussi aujourd’hui disparu.
La parole à Colette Seghers : « Il y a dans cette voix qui feint parfois de pianoter
avec désinvolture sur les notes du langage, une femme profonde, douloureuse,
allusive (…). Sa poésie est son parfum. Elle s’en environne à la fois pour se dire et
se taire, et son grand talent est que nous l’entendons au niveau qu’elle mérite et qui
ne trompe pas.
».

Novembre 1989
Mon coeur d’exil
En mon coeur d’exil mon pays
est une absence désormais impénétrable
(une porte ouverte désormais inenfonçable)
Tous les pèlerinages du monde
Tous les agenouillements :
Rien n’y fera
Pas même s’ils conduisent
jusque dans les églises
qui sont nées qui sont mortes (qui renaîtront)
là-bas

Août 1990
Arche
Le déluge était avant nous
chacun en sommes une goutte,
qui repleut doucement, à l’envers.
Chacune une source, à contre-pente,
une vie par des larmes versée,
une eau sauvée des eaux – si peu

Isidore Isou

ISIDORE ISOU (1925 – 2007)
Petite (et donc abusivement restrictive)
mention pour Isidore Isou qui a bâti son
oeuvre sur les lettres, à partir de sa
« révélation » du lettrisme. En 1942, à
l’âge de 17 ans, dans sa Roumanie natale,
Isidore Isou lit la phrase de Keyserling "le
poète dilate les vocables" et comprend
"voyelles"… qui en roumain se disent
"vocale". C’est le début d’une aventure
intellectuelle encore largement méconnue,
quand bien même de grands courants de
l’art d’aujourd’hui lui sont largement
redevables. De l'Introduction à une
nouvelle poésie et à une nouvelle musique
(1947) à la monumentale Créatique
publiée seulement en 2003, l’artiste a
investi tous les domaines du savoir, de
l’après-guerre à nos jours.
Ben, l’artiste des mots blancs sur fond noir, avait invité Isidore Isou et son
compagnon de la première heure, Maurice Lemaître en 2006, à la manifestation
« Le tas d’esprit », dans le quartier Latin où Isou vivait. Il s’agissait d’une de ses
dernières apparitions en public. Il s’est éteint à 82 ans, le 28 juillet 2007.
Retrouvez cet artiste fécond sur le site officiel du Lettrisme, www.lelettrisme.com

(Re)découvrir Ghérasim Luca

GHERASIM LUCA (1913 – 1994)
Il s’appelait Salman Locker (ou Zolman) (Détails rapportés par Petre Raileanu dans son excellent Gherasim Luca paru chez Oxus, coll. Les
Roumains de Paris, en 2004.) et ses amis le surnommaient Zola !
Quel départ dans la vie pour celui qui fit du déplacement de sens, du déplacement
de césure des mots à l’intérieur des vers, une de ses marques de fabrique –il en va
ainsi de la fin du poème A Gorge dénouée : « et le Coupeur de tête (…) éclate de
mou rire
».
Né en 1913 à Bucarest, Salman Locker – Zola n’a pas fini de muer. Lorsqu’il doit
pour la première fois se choisir un nom de plume dans les années 1930, un ami
suggère Gherasim Luca, nom qui deviendra officiellement le sien après la seconde
guerre mondiale. Il apprit plus tard que l’ami en question avait trouvé ce nom à la
rubrique nécrologique : « Gherasim Luca, Archimandrite du Mont Athos et linguiste
émérite »… La troisième mue est celle qui le fait naître à la langue française. Après
un séjour de deux ans à Paris (jusqu’à l’entrée des Allemands dans la capitale) et
un retour en Roumanie, Gherasim Luca rédige son premier livre en français en
1941, Le Vampire passif. Pour fuir le pays et la censure communiste, le poète
parvient à rejoindre Israël en 1951, puis une année plus tard, Paris. Une vie de
création s’ouvre à lui. Il y met un terme en se jetant dans la Seine, le 10 mars 1994.
Les ressorts de sa poésie sont d’une modernité que les slameurs d’aujourd’hui ne
renieraient sans doute pas… et son art est ludique, tels ces vers qui seraient une bonne et utile suite, pour

les élèves de collège aux trouvailles du Prince de Motordu qui, chez
les tout-petits, font aujourd’hui un tabac:

La paupière philosophale
Bien au-delà du peu
la peau et l’épée
lapent
l’eau ailée
du petit pire
Toupie d’une peur idéale
épi à pas de pou
appât
ou pâle pet de pétale
La vie dupe la fille du vite
Tapis doux
où les fées filent
les feux muets
d’un rien de doute
L’effet est fête
faute hâte
écho et cause
Muer le vil métal
en pot-au-feu d’or mental
étale
un métapeu de métatout :
oeufs de tatou…
mythes dormants…
haute île en air…
Mi-métamoi mi-métamoi
le métanous nous étoile
Le mot « pied » ose
le mot « pierre » s’use
tout colle
Tout est foutu
touffu
fétu
faux
défi
défaut
fou
Peau fine
paupière finale
foetale
fatale
philosophale
Le Chant de la carpe,
in Héros-Limite, Gallimard

Héros-Limite suivi de "Le Chant de la carpe" et de "Paralipomènes",
préf. d’André Velter, éd. Gallimard, Coll. Poésie, 2001
Comment S’en Sortir Sans Sortir, éd. José Corti, Bientôt disponible
Sept slogans ontophoniques, éd. José Corti, mars 2008
Le vampire passif, éd. José Corti, coll. Domaine français, 2001
Levée d’écrou, éd. José Corti, coll. Rien de commun, 2003
Un Loup à travers une loupe, éd. José Corti, coll. Domaine français, 1998
La voici la voie silanxieuse, éd. José Corti, coll. Rien de commun, 1997

De Tzara à Cioran...

TRISTAN TZARA (1896 – 1963)
Tristan Tzara, pseudonyme de Samuel Rosenstock (16 avril 1896, Moinesti / 24
décembre 1963, Paris).
Je signale que cette notice est extraite de l’excellent ouvrage de Ion Pop, publié par Maurice Nadeau, La
Réhabilitation du rêve - Une anthologie de l'Avant-garde roumaine.
Un ouvrage indispensable.

"Avant de partir, en automne 1915, à Zürich pour des études universitaires, il avait
édité, avec Ion Vinea et Marcel Iancu, les revues Simbolul (Le Symbole) et, avec
Ion Vinea, en 1915, Chemarea (L’Appel). En Suisse, il lance en février 1916 (au
cabaret Voltaire de Zürich) le mouvement Dada, aux côtés de Marcel Iancu, Richard
Huelsenbeck, Hugo Ball, etc.
Ses poèmes roumains, écrits entre 1913 et 1915 ont été publiés pour la première
fois en volume par Sasa Pana, en 1934 (édition complétée en 1971 avec les textes
inédits conservés dans les archives). En 1965, Claude Sernet en réalise une
version française aux éditions Seghers ; une seconde paraîtra dans la traduction de
Serge Fauchereau et Mircea Tomus, aux éditions de La Quinzaine littéraire (1974)."
OEuvres complètes, éd. Flammarion, 1975-1982, 5 volumes
Tristan Tzara, une biographie de François Buot, éd. Grasset, 2002

BENJAMIN FONDANE (1898 – 1944)
Le jeune homme âgé de 25 ans a déjà publié 550 articles quand il s’expatrie à Paris
en 1923. Le voyage en train dans une Europe enneigée est marqué par l’étrangeté
qui demeure un des accents de ce destin hors du commun ; par le sentiment de
l’irrémédiable, aussi : « Tout mon passé est là dont je n’ai que faire / son sang troue
la neige
» écrira-t-il dans le poème Nature morte. Francophile, Benjamin Fondane
l’est, bien entendu. Dès 1925, il devient écrivain dans la langue de Voltaire… Dans
Exercice français, il s’écrit « Ce soir, je te traverse en étranger, Auteuil ! » Sa langue
poétique devient le français. L’auteur de sa belle biographie, Olivier Salazar-Ferrer
souligne dès ce premier poème « le bateau de tous les départs qui obsède le
poète : Les fanaux ont crié dans le sang des trottoirs/ tant pis ! tant pis ! pour le
bateau qui se détache.
» Le destin cruel de Benjamin Fondane gazé à Birkenau en
1944 semble ici résumé. Entre les deux points d’attache de sa courte vie, ce poète
majeur aura fondé un théâtre d’avant garde, réalisé un film surréaliste, voyagé,
énormément écrit.
Après cinquante ans d’oubli, on le redécouvre depuis quelques années. Les éditions
Verdier ont édité en 2006 Le Mal des fantômes, cinq recueils de poèmes que le
prisonnier du camp de Drancy désignait à sa femme comme devant un jour former
un tout. D’une grande fluidité, l’écriture de Benjamin Fondane mérite d’être lue et
dite. Comme ces quelques vers du Mal des fantômes :
Oui… Pourtant, en songe,
le front collé aux vitres de la nuit
où ce qui est demeure en ce qui change,
je les ai vus entrer en leur sommeil,
dans le murmure long du miel sauvage,
et s’y coucher, farouches, sur le seuil.
Je les ai vus aussi, aux heures d’huile,
quand la pensée ressemble à un ibis
debout, sur une jambe et immobile,
jeter (d’un muscle rude et aguerri)
leur dur harpon au dos des solitudes.
Ecrits pour le cinéma : Le muet et le par
lant, préfaces de Michel Carassou, Olivier
Salazar-Ferrer, Ramona Fotiade, éd. Verdier, 2007
Le Mal des fantômes, éd. Verdier poche, 2006
Benjamin Fondane, Olivier Salazar-Ferrer, éd. Oxus, coll. Les Roumains de Paris,
2004

MIRCEA ELIADE (1907 - 1986)
L’itinéraire intellectuel de Mircea Eliade est indissociable des voyages qu’il
entreprend dès l’âge de vingt et un ans, quand il part en Inde après avoir obtenu
une licence de philosophie. Puis c’est Londres en 1940, Lisbonne de 1941 à la fin
de la guerre et Paris, où il arrive en 1945. Déjà écrivain primé dans son pays, il
accède à la renommée internationale d’abord grâce à son travail d’historien. Le
mythe de l’éternel retour et le Traité de l’histoire des religions, préfacé par G.
Dumézil paraissent en 1949 à Paris. L’historien des religions a écrit la plupart de
ses essais en français, mais a rédigé son journal, ses poèmes, nouvelles et romans
dans sa langue maternelle, le roumain.
Il fait partie de l’Académie Royale de langue et de littérature françaises de Belgique,
où il succède à Marthe Bibesco.
Aspects du mythe, éd. Gallimard, Folio essais, 1988
Le Sacré et le profane, éd. Gallimard, Folio essais, 1987
Forgerons et alchimistes, éd. Flammarion, coll. Champs », 1977.

EUGENE IONESCO (1909 -1994 )
Né d'un père roumain et d'une mère française, Eugène Ionesco passe son enfance
en France. Il y écrit à onze ans ses premiers poèmes, un scénario de comédie et un
« drame patriotique ». En 1925, le divorce de ses parents le conduit à retourner en
Roumanie avec son père. Là se joue sans doute l’avenir créateur de l’auteur de La
Cantatrice chauve
: le jeune homme français doit apprendre le roumain et suivre les
cours du lycée en roumain. Ce ne fut pas facile, comme le montre un reportage de
L’Evénement du Jeudi en 1995, révélant pour la première fois les carnets de notes
du jeune Eugen Ionescu. Après ses études et une grande activité littéraire dans
l’avant-garde roumaine, en 1938, il part en France pour préparer une thèse. Il est
interrompu par le déclenchement de la guerre qui l'oblige à regagner la Roumanie.
C'est en 1942 qu'il se fixe définitivement en France, obtenant après la guerre sa
naturalisation.
1950 est l’année décisive pour Ionesco : il passe définitivement au français. Il avait
déjà confié à son ami Tudor Vianu, dans une lettre, en 1948, qu’il n’espérait plus
être publié en Roumanie par le nouveau pouvoir communiste et annonçait :
« j’essayerai de me traduire moi-même en français ».
En 1950, sa première oeuvre dramatique, La Cantatrice chauve, sous-titrée «antipièce» est représentée au théâtre des Noctambules. Le «théâtre de l'absurde » est né.
Toute l’oeuvre de Eugène Ionesco est disponible chez Gallimard et, bien sûr, dans
l’édition de la Pléiade.
Quelques titres pour mémoire : La Leçon, 1950, Les Chaises, 1952, Amédée ou
comment s'en débarrasser
, 1953, L'Impromptu de l'Alma, 1956, Rhinocéros, 1959,
Le Roi se meurt, 1962…


CIORAN (1911 – 1995)
C’est au cours de l’été 1947 que Cioran a la révélation de la langue française
comme nécessité créatrice, alors qu’il se trouve déjà en France depuis une dizaine
d’années et que, pendant tout ce temps, il a continué d’écrire en roumain. Il avait
obtenu avant guerre une bourse du gouvernement français pour mener à bien un
travail universitaire... pour lequel il ne prendra jamais la plume, préférant lire et
voyager. Comme le raconte Simona Modreanu dans son Cioran (éd. Oxus),
« …Cioran, se trouvant à Dieppe, s’adonne à un exercice absurde dans les
circonstances considérées, à savoir traduire Mallarmé en roumain. (…) L’évidence
est là : s’il veut s’en sortir, s’il souhaite écrire et vivre en France, il lui faut
absolument abandonner le roumain et s’atteler à l’étude de cette « camisole de
force » qu’est le français, tellement opposée à son tempérament et à la poésie
sauvage de sa langue maternelle. Il rentre à Paris le lendemain et se met au travail
sous le coup de cette impulsion (…).
»
Cioran décrit ce moment capital dans une lettre à un ami qui, resté en Roumanie, lui
demande s’il a l’intention d’écrire de nouveau en roumain. La réponse de Cioran est
d’une grande véracité psychologique tout en livrant plusieurs ressorts de sa pensée
(la pratique de l’oxymoron et le jeu conscient - inconscient sur la portée symbolique
différente de mots roumain et français proches par la syntaxe, éloignés par le
sens) :
Ce serait entreprendre le récit d’un cauchemar que de vous raconter par le menu l’histoire
de mes relations avec cet idiome d’emprunt, avec tous ces mots pensés et repensés,
affinés, subtils jusqu’à l’inexistence, courbés sous les exactions de la nuance, inexpressifs
pour avoir tout exprimé, effrayants de précision, chargés de fatigue et de pudeur, discrets
jusque dans la vulgarité. Il n’en existe pas un seul dont l’élégance exténuée ne me donne le
vertige : plus aucune trace de terre, de sang, d’âme en eux. Une syntaxe d’une raideur,
d’une dignité cadavérique les enserre et leur assigne une place d’où Dieu même ne pourrait
les déloger. Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaires pour écrire une
phrase tant soit peu correcte dans cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à
mon gré ! Je ne m’en aperçus malheureusement qu’après coup, et lorsqu’il était trop tard
pour m’en détourner ; sans quoi jamais je n’eusse abandonné la nôtre, dont il m’arrive de
regretter l’odeur de fraîcheur et de pourriture, le mélange de soleil et de bouse, la laideur
nostalgique, le superbe débraillement. Y revenir, je ne puis; celle qu’il me fallut adopter me
retient et me subjugue par les peines mêmes qu’elle m’aura coûtées
.”.
En 1949, son premier livre écrit en français paraît chez Gallimard : c’est le Précis de
décomposition.

OEuvres, éd. Gallimard, coll. Quarto, 1995

De Dora d'Istria à Marthe Bibesco...

DORA D’ISTRIA (1828 – 1888)
Evoquer sa personnalité et son oeuvre en tête de cette bio bibliographie me tient particulièrement à coeur.
Son nom est oublié, et pourtant elle fut une femme exceptionnelle.
Née en 1828 à Bucarest dans une très vieille famille, Elena Ghica se marie à un
prince russe puis voyage en Europe avant de terminer ses jours à Florence en se
consacrant à l’écriture et à l’entretien de son jardin. Mais surtout, elle laisse derrière
elle une oeuvre foisonnante, éparpillée, composée de récits de voyages et de textes
à l’appui de la cause des femmes. Ses reportages paraissent dans la Revue des
deux mondes, dans l’Illustration à partir des années 1850, à une époque où la
littérature roumaine moderne commence seulement à se former.
Avec elle, les lecteurs français et européens de l’époque vont à la rencontre des
belles et courageuses « amazones » crétoises qui se révoltent aux côtés de leurs
maris. L’auteur les entraine à cheval dans les régions montagneuses des confins de
la Grèce ; dans un autre texte, elle leur fait vivre presque en direct son ascension,
en première féminine mondiale, d’un des plus hauts sommets des Alpes suisses,
les 10 et 11 juin 1855 …. le tout dans une langue française pleine de grâce et
d’élégance.
Tel est l’intérêt d’Elena Ghica qui choisit comme nom de plume le très féminin Dora
D’Istria.
La vie monastique dans l’Eglise orientale, Cherbuliez, 1855
La Suisse allemande et l’ascension du Mönch, Cherbuliez 1856
La Nationalité roumaine d’après les chants populaires, mars 1859, Revue des Deux
Mondes.
Les Femmes en Orient, Meyer et Zeller, Zurich, 1860
Excursions en Roumélie et en Morée, l’Illustration, 1861


ANNA DE NOAILLES (1876 – 1933)
Anna-Elisabeth Brancoveanu est une poétesse issue d’une vieille et grande famille
roumaine et grecque comptant des poètes et des gens de lettres. Elle grandit entre
Paris, Le Bosphore et la Savoie. Comme Marthe Bibesco, dont elle était une
cousine, elle maîtrise parfaitement le français dès son enfance. En 1898, ses
premiers poèmes (Litanies) paraissent dans La Revue de Paris. Son premier recueil
de vers, Le Coeur innombrable reçoit à sa parution en 1901 un accueil enthousiaste
et demeure son oeuvre la plus connue.

PANAÏT ISTRATI (1884 – 1935)
« …et le 25 décembre 1913 je descends, enfin, dans ce Paris tant désiré. (…) Paris
visité dans quatre mois, je m’ennuie et je le quitte. » Dans son texte intitulé
simplement Autobiographie, le grand écrivain évoque également son apprentissage
du français. Panaït Istrati est succinct : « Trente-trente-trois ans : je descends à
Leysin pour soigner ma poitrine, sérieusement atteinte (après l’avoir été une
première fois en 1911). Trois mois de repos complet, lectures assidues des
classiques français à l’aide d’un dictionnaire et puis déchaînement de passion
amoureuse qui me réduit à la misère.
»
Toute sa vie d’errance, de souffrance, de passion et d’écriture est contenue dans
ces quelques mots. Il y aurait beaucoup à dire sur l’auteur de l’inoubliable Les
Chardons du Baragan
. Le mieux est de lire ses oeuvres enfin réunies par les bons
soins des éditions Phébus en 2006 et assorties d’une très jolie préface de l’écrivain
Linda Lê. Dans cette introduction à l’oeuvre immense de Panaït Istrati, Linda Lê
évoque bien entendu le moment français du vagabond merveilleux qui, venant de
toucher le fond de la misère, fait parvenir une lettre poignante à Romain Rolland et
dès lors se voit encouragé « à écrire, écrire dans une langue qu’il ignorait jusqu’à
l’âge de trente ans, une langue qu’il avait apprise seul en luttant contre la maladie et
les doutes.
»
OEuvres, Phébus libretto, édition établie et présentée par Linda Lê, trois tomes, 2006

MARTHE BIBESCO (1886 – 1973)
Née en Roumanie, à Bucarest, le 28 janvier 1886.
Marthe Bibesco a six ans lorsque son père Jean Lahovary est nommé diplomate à
Paris et y installe sa famille. L’enfant parle déjà couramment le français avec sa
mère qui en est une adepte fervente. Ce n'est que plus tard qu'elle apprendra le
roumain.
Marthe Bibesco publie en 1923 un ouvrage consacré à la Roumanie, Isvor, le pays
des saules
. Sa carrière commence réellement avec la parution, en 1924, du
Perroquet vert, peinture de milieux russes en exil, salué comme une révélation par
de célèbres auteurs.
Puis elle écrit en 1928 un premier essai, Au bal avec Marcel Proust. Elle a
rencontré ce dernier occasionnellement et publiera en 1949 sa correspondance au
duc de Guiche (Le Voyageur voilé). Suit un recueil d'articles parus dans Vogue,
Noblesse de robe, où elle dépeint les milieux de la mode. Elle accomplit des
voyages et en rapporte des récits, Jour d'Égypte en 1929, et des lettres de Terre
sainte, en 1930, Croisade pour l'anémone. Sous le pseudonyme de Lucile Decaux,
elle pratique même le feuilleton populaire : Marie Walewska puis Katia, immortalisée
au cinéma par Danielle Darrieux… Dans la même ligne, elle produira plusieurs
textes ayant pour sujets Élisabeth II, Churchill ou de Gaulle.
La princesse Bibesco retourne souvent en Roumanie, où elle finit par s'installer,
faisant à Paris, chaque fois qu'elle y revient, des séjours remarqués. La seconde
guerre mondiale la surprend dans son pays; elle erre alors, d'Istanbul à Bucarest,
avant de se fixer à Paris en 1945. Elle ne possède plus rien (ses biens sont
confisqués par les communistes) et il faudra toute sa persévérance et le soutien de
personnalités pour que sa fille puisse quitter la Roumanie avec mari et enfants.
Marthe Bibesco est élue à l'Académie Royale de langue et de littérature françaises
le 8 janvier 1955, en même temps que Jean Cocteau. Elle consacre les dernières
années de sa vie au projet d'une vaste fresque en plusieurs volumes, liée à l'histoire
de l'Europe. Seuls La Nymphe Europe, en 1960, et Où tombe la foudre, posthume,
verront le jour. Ses oeuvres demeurent un beau témoignage de l’histoire littéraire
française et européenne.
Isvor, le pays des saules, éd. Plon, 1923 et Christian de Bartillat, 1994.
Le Perroquet vert, éd. Grasset, 1924.
Au bal avec Marcel Proust, éd. Gallimard, 1928.
Noblesse de robe, éd. Grasset, 1928.
La Nymphe Europe. Livre I. Mes vies antérieures, éd. Plon, 1960.
La Nymphe Europe. Livre II. Où Tombe la Foudre, éd. Grasset, 1976

Roumains, ils écrivent en français

J'inaugure mon blog de traductrice par une note... qui n'évoque pas la traduction mais les écrivains roumains francophones. L'Espace Leopold Senghors à Verson (près de Caen) m'a demandé à l'automne dernier d'établir une bibliographie personnelle, argumentée, et de venir la présenter devant des bibliothécaires de la région Basse Normandie. La rencontre a eu lieu le 3 mars dernier. C'était pour moi un vrai plaisir de venir présenter ces ouvrages que j'aime à un public intéressé. Intitulé Seine et Danube - Roumains, ils écrivent en français, le document préparé pour cette "journée de formation" fait 32 pages et il est illustré par quelques photos prises à Bucarest en 2005 et 2007 ainsi que par quelques reproductions d'oeuvres de Isidore Isou (grâce à l'autorisation de François Poyet que je salue).

Cette toute première note présente ainsi l'avant-propos de Seine et Danube - Roumains, ils écrivent en français. Au fait, le choix de ce titre est une sorte d'hommage à une excellente revue littéraire trop tôt interrompue. Dumitru Tsepeneag en était le rédacteur en chef et ce beau titre est une trouvaille du poète Michel Deguy.

Quant au poème qui suit -et qui introduit mon avant-propos, il est de Letitia Ilea...

Bonne lecture!

 

j’écris dans une nouvelle langue
une langue qui n’est pas la mienne
une langue que j’aime comme tout ce qui
ne m’appartient pas
j’en prononce les paroles à haute voix
je m’en grise je renonce je persévère
ma joie mon amour ma souffrance sont-ils
autres ?
le poème est-il un enfant adopté ?
j’écris dans une nouvelle langue
je la murmure je la caresse comme un petit
chien
lentement elle vient m’habiter
elle se glisse dans mon esprit
elle commence à y bâtir des forteresses
à mon insu
ma joie mon amour ma souffrance
y sont mes enfants sans nom
Letitia Ilea
Apprivoiser le silence, éd. Autres Temps

"Au fur et à mesure de la conception de la présente biobibliographie, l’évidence s’est renforcée : les deux littératures roumaine et française s’irriguent l’une l’autre. Pas à la manière d’un donnant-donnant bilatéral et simpliste. Plutôt à la façon d’un fleuve dont les eaux franco-roumaines enrichiraient de concert la culture européenne.
C’est la raison pour laquelle j'ai choisi de présenter les auteurs en respectant les grandes scansions chronologiques de l’ère contemporaine dont ils sont indissociables. Lire leurs oeuvres, c’est passer tout naturellement de la Belle Epoque au large mouvement des Avants gardes, de la Montparnasse des années 20 et 30 aux drames de la guerre et de la Shoah, des déchirements de l’Europe après le partage de Yalta et de la chute du Rideau de Fer aux exils antitotalitaires, du rééquilibrage identitaire de l’après 1989 à l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne en 2007.
On a coutume de rappeler tout ce que la culture roumaine a donné à la littérature française au XXème siècle. On cite alors assez spontanément Panaït Istrati, Tristan Tzara, Eugène Ionesco, Mircea Eliade, Emile Cioran. Qu’en est-il de notre XXIème siècle encore balbutiant ? Un bienfait réconfortant et paradoxal de notre Printemps de l’Europe (par contraste avec un autre Printemps, celui des Peuples) est qu’il faut aujourd’hui mener une véritable enquête pour dépister, débusquer les « auteurs roumains » de langue française.
Alors, écrivains roumains d’expression française ou écrivains français d’origine roumaine ? La question est presque philosophique. Nous n’en démêlerons pas les fils ici, mais on peut se poser la question si l’on s’intéresse aux ressors de la créativité littéraire et au jeu des mots. Il est
éminemment symbolique, ce geste de changer d’idiome au point de faire oeuvre littéraire dans une nouvelle langue –en l’occurrence, la langue française.
Est-ce que cela s’apparente à une conversion ? Conserve-t-on des thèmes roumains, quand on devient « écrivain français » ? Est-ce que c’est un doublement de la créativité ? Les romans des auteurs installés durablement dans la langue française figurent légitimement dans les collections de littérature française de leurs éditeurs. N’est-ce pas leur faire violence que les ramener à ce que leur naissance fit d’eux : des locuteurs de roumain ? Les plus grands écrivains se penchent sur cet aspect de leur vie. C’est pourquoi nous avons choisi de montrer en quelques lignes, dans le parcours de chaque écrivain ici présenté le moment français. Force est de constater ici que lorsqu’un auteur a la chance inouïe de trouver une seconde langue comme un second souffle, il en use et il en joue avec une sensitivité extrême, donnant une écriture percutante, précise et riche.
Jamais comme au XXème siècle notre langue n’aura été l’objet d’autant de déconstructions, de ré articulations. On a beaucoup joué avec le français, dans le cadre des grands mouvements surréaliste, oulipien – lettriste, etc. Ainsi, on ne peut oublier les titres coup de poing de Mateï Visniec –Petit boulot pour vieux clown ou Attention aux vieilles dames rongées par la solitude. On est saisi par les poèmes décoiffants de Linda Maria Baros –Le chemin et son juke-boxe par exemple. On s’éprend de la profonde simplicité et de la simplicité
profonde des poèmes de Letitia Ilea – mon livre est tombé amoureux de ton livre.
Cas particulier illustrant parfaitement notre propos sur la langue jouée dans la  culture française, Gherasim Luca, ce « grand sorcier de la poésie sonore » : il nous a donné, parmi quelques centaines d’autres, L’amant dit cité et De l’alphabet au bétabet… Faut-il poursuivre la démonstration ? Oui, pour avoir le plaisir de découvrir tout de suite cet extrait de poème de Marius Daniel Popescu, écrivain en cours d’affirmation et dont l’éditeur José Corti vient de publier un extraordinaire premier roman :
“ …je suis
le descendant de la pluie ménagère, celle qui évite
les gouttières, délinquante météorologique elle
fait que mes lèvres s'ouvrent chaque fois comme
un oeuf qui se casse pour que tu puisses faire une bonne omelette orme barre droite musique tarif
basalte y lardons”.
Cet étonnant créateur puise dans le monde qui l’entoure à chaque fois qu’il accomplit les gestes anodins et répétitifs de son quotidien de conducteur de trolleybus, dans les rues de Lausanne… Il s’appelle Marius Daniel Popescu et un journaliste suisse a la subtilité de se souvenir : “ Il y a bien longtemps, Lausanne a déjà vu déambuler dans ses rues un poète-travailleur venu de Roumanie. Il s'appelait Panaït Istrati. Lui aussi avait été conquis par la langue française et en devint un maître ”.
Février 2008
Laure Hinckel